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Année 2014

Par le Président de l’association : Pierre-Yves Malo


Outre l’humanisme comme valeur profonde, la tradition de notre association, depuis ses débuts, est de se saisir de ce qui est dans l’air du temps pour en faire un objet d’étude, une problématique à laquelle nous opposons un regard critique mais le plus souvent non dénué d’une certaine forme d’humour, de décalage qui fait que l’on ne se prend pas au sérieux tout en tentant de l’être.

Je trouve qu’en ce sens notre démarche peut être comparée à celle utilisée par Charlie Hebdo, le talent de caricaturiste en moins, évidemment.

Riss écrit, dans le Charlie de la semaine dernière : « Après tout un dessin, ce n’est qu’un dessin. Un petit truc gribouillé qui essaye d’amuser tout en espérant faire un peu réfléchir. Rire et faire réfléchir, le voilà le dessin idéal ! Plaisir de surprendre le lecteur par un point de vue original, par un petit pas de côté qui oblige à regarder les choses de biais sous un angle inhabituel, différent de la vision majoritaire ».

Et c’est bien ce que nous faisons à notre manière : regarder les choses de biais sous un angle inhabituel, différent parfois de la vision majoritaire. C’est ce qui permet de créer de l’interrogation, de ne surtout pas s’arrêter à ce qui pourrait faire évidence trompeuse mais amener une plus-value, de l’invention, d’une certaine façon de la modernité.

Ce n’est pas pour rien qu’à Psychologie & Vieillissement, dans nos colloques, nous aimons inviter régulièrement des intervenants qui décoiffent un peu, qui ont cet esprit critique, qui sont un peu « Charlie ».

Pour autant, cette posture de déconstruction constructive n’est pas la plus simple à faire passer car, si elle apporte un peu d’air frais, elle sort de ce qui fait sens commun, consensus. Le consensus est plus simple à faire admettre, sûrement.

Comme l’écrivait Patrick Pelloux dans un Charlie de novembre dernier : « Lorsque nous sommes arrivés devant les directions administratives, qui n’auraient qu’à se pencher pour ramasser des propositions modernes et améliorer considérablement le travail des professionnels […], il y a eu des mercis, et le silence ». Il est parfois désespérant d’avoir raison.

Mais c’est donc dans cet esprit qu’ont été travaillés et conçus nos trois temps forts de 2014 :
Le séminaire « Je vieillis, et ma folie ? » tout d’abord, issu de la réflexion d’un groupe renno-nantais, et qui a choisi de parler de ce dont on ne parle pas beaucoup, de ceux qu’il est convenu d’appeler les handicapés psychiques vieillissants. Qui sont-ils ? Où sont-ils ? Combien sont-ils ? Mais surtout comment composent-ils, à leur manière, avec leur vieillissement ?

Ce séminaire a été riche en témoignages, en concepts, en éclairages cliniques, en points de vue, en sensibilités. Il a aussi permis de voir où nous en sommes aujourd’hui dans l’accompagnement de ces grands oubliés, de voir combien pour eux, plus encore que pour les autres, le critère d’âge peut être stigmatisant.

Le colloque « Représentations positives du vieillissement, prévention et bien vieillir » a permis une restitution de la recherche action menée à l’association par Isabelle Donnio sur « Réfléchir à son rapport au temps, à l’activité, à l’engagement, tout au long de la vie, pour un vieillissement ajusté à chacun ». Dans le titre, « représentation positive » résonne un peu comme un pied de nez au discours trop souvent pessimiste et défectologique en gérontologie. Penser changer positivement le regard porté sur la vieillesse, une utopie ? Pour reprendre une phrase de Patrick Pelloux dans le Charlie du 31 décembre dernier : « Non, je ne suis pas utopiste, mais optimiste ». Et pourtant la partie n’est pas gagnée. Un livre blanc de la fragilité vient de sortir qui conforte cette idée de médicalisation d’une vieillesse de toute façon déficitaire. Un concept dont nous avons régulièrement, et y compris à ce colloque d’octobre, rappelé l’ambiguïté (pour le moins) et sa potentielle nocivité du fait qu’il induit, une nouvelle fois, une représentation négative de la vieillesse. L’intérêt porté aux mots, dans ce qu’ils révèlent, suggèrent, occultent parfois, doit bien sûr rester une constante dans une association qui s’appuie sur les sciences humaines…

Enfin, le 4ème colloque « Psychologues en gérontologie » s’est avéré lui aussi tout à fait passionnant, mettant en avant les qualités d’adaptation des psychologues en gérontologie dans leur clinique quotidienne, qui se décline dans des lieux très divers et oblige à l’inventivité, invite au bricolage, tout en maintenant un cadre suffisant pour préserver la sécurité psychique des personnes. Dans ce cadre aussi, souvent, des pas de côté sont nécessaires, possibles à partir du moment où sont pensés et préservés notre éthique, notre déontologie, notre posture professionnelle.

Des séminaires et colloques riches, donc, exigeants aussi dans l’énergie qu’ils nécessitent, et je souhaite une nouvelle fois remercier les nombreux bénévoles, qu’ils soient du conseil d’administration, des antennes, pour la réalisation de ces événements, et les nombreux bénévoles de l’association pour leur aide dans l’organisation le jour même de l’événement. Les retours sont toujours extrêmement positifs quant à l’accueil, perçu comme bienveillant et souriant, et c’est un plus dont il ne faut surtout pas se passer.

Je voudrais aussi souligner à nouveau le travail fait dans les antennes, avec beaucoup d’autonomie et de dynamisme. De nouveaux projets sont en cours, déjà entamés en 2014 et qui verront leur concrétisation en 2015-16.

Enfin, puisque les paroles s’envolent, dit-on, on continue de faire en sorte que les écrits restent. C’est aussi un travail de fond qui demande de la constance (merci Peggy, pour cette constance !) que de sortir les actes de nos colloques dans un temps pas trop long. Comme l’écrivait Gérard Biard dans le Charlie du 19 novembre : « [Avec] la mémoire de poisson rouge dont sont affligés les réseaux sociaux, qui sont désormais les principaux canaux de circulation des revendications, ainsi qu’une culture Internet où tout se vaut — donc où rien n’a de valeur — une cause chasse l’autre sans qu’aucune soit réellement prise en compte ». Nos causes à nous restent longtemps et certaines sont même suffisamment intemporelles pour que des écrits, pourtant déjà anciens, restent encore tout à fait d’actualité.

Toujours au niveau des écrits, une dédicace spéciale à Dominique Le Doujet pour l’ouvrage qu’il a commis en 2014 aux Presses de l’EHESP (Le Doujet D., Pour une revalorisation du corps. Intimité, dignité et service à la personne, Rennes, Presses de l’EHESP, Coll. Psychologie & Vieillissement) et qui fait tout de même 272 pages. Lui aussi a de la constance… et de la consistance !

C’était donc un rapport moral en forme d’hommage aux journalistes de Charlie Hebdo, que personnellement je lis de façon hebdomadaire depuis une vingtaine d’année et dont je sais les valeurs profondément humanistes. On est sans doute donc, quelque part, un peu « Charlie »…

« La beauté permet de s’arrêter, de réfléchir,
de lever le nez, de rêver.
Il n’y a pas de beauté sans lenteur ».
B. Maris, 5/11/14

Le rapport moral a été approuvé à l’unanimité.